Décoloniser l’aide internationale en Afrique de l’Ouest francophone : Vers un nouveau paradigme de développement
Getting your Trinity Audio player ready... |
L’aide internationale, souvent considérée comme un levier crucial pour le développement et la réduction de la pauvreté, reste profondément influencée par les dynamiques coloniales et néocoloniales. En Afrique de l’Ouest francophone, ces dynamiques se manifestent par des structures de pouvoir inégales, des mécanismes de financement restrictifs et la marginalisation des acteurs locaux. Le panel virtuel organisé par WACSI (West Africa Civil Society Institute), RINGO (Reimagining INGO) et Peace Direct, dans le cadre de l’initiative « West Africa Talks on Decolonising » a permis de mettre en lumière ces questions et d’explorer les voies d’une aide internationale plus équitable et décolonisée.
Cet événement, axé sur l’Afrique de l’Ouest francophone, marque la deuxième édition des Entretiens de l’Afrique de l’Ouest sur la décolonisation, après la première édition centrée sur l’Afrique de l’Ouest anglophone. Ensemble, ces discussions visent à relever les défis systémiques de l’aide internationale dans la région et à amplifier les voix locales pour façonner un avenir plus juste et plus durable. Le webinaire s’est tenu en ligne via Zoom et est disponible en replay à travers le lien suivant : https://www.youtube.com/watch?v=obFCLR_x8ew
L’héritage colonial : Un obstacle persistant au développement local
L’histoire coloniale de l’Afrique de l’Ouest continue de façonner les relations entre les donateurs internationaux et les bénéficiaires locaux. Comme l’a souligné Fatou Hann, intervenante lors de l’événement, « l’héritage colonial est insidieux car il infiltre nos systèmes de pensée et nous pousse à adopter des modèles étrangers comme références absolues ». Cet état d’esprit conduit à une dépendance accrue vis-à-vis des donateurs, qui imposent leurs cadres et leurs priorités, souvent déconnectés des réalités locales.
Alassane Niambele, un autre panéliste, a souligné la nécessité de libérer les acteurs locaux de ces schémas coloniaux hérités. « Les systèmes de coopération en place imposent des méthodes qui ne correspondent ni à nos réalités ni à nos aspirations », a-t-il déclaré. Cela perpétue un complexe d’infériorité et limite la capacité des acteurs locaux à innover et à proposer des solutions adaptées à leurs contextes.
Financement et dynamique du pouvoir : Vers une réappropriation locale
L’un des principaux points de discussion a porté sur les mécanismes de financement de l’aide internationale. Fatou Hann a critiqué les pratiques actuelles, où une part importante des fonds alloués aux pays du Sud est captée par des intermédiaires basés dans les pays donateurs. « A Bruxelles, un écosystème prospère sur la captation de l’aide destinée au Sud en jouant le rôle d’intermédiaire entre les donateurs et les acteurs de la mise en œuvre », a-t-elle expliqué. Cela prive les acteurs locaux de ressources essentielles et renforce leur dépendance.
Pour Alassane Niambele, la solution réside dans le renforcement des capacités locales à gérer directement les fonds. « Nous devons investir dans une main-d’œuvre qualifiée et repenser nos plans stratégiques pour nous concentrer sur le financement direct, sans intermédiaires inutiles », a-t-il affirmé. Cela nécessite également de redéfinir les relations entre les donateurs et les bénéficiaires, en plaçant ces derniers au centre de la prise de décision.
Modèles alternatifs pour une aide décolonisée
Les panélistes ont également exploré des modèles alternatifs de financement et de partenariat. Fatou Hann a critiqué les conditionnalités excessives imposées par les donateurs, qui maintiennent les pays bénéficiaires dans une position de soumission. On nous dit souvent : « Si vous voulez notre aide, vous devez faire ceci ou cela » », a-t-elle déploré. Pour elle, il est essentiel de repenser les termes de l’engagement et de promouvoir des mécanismes de financement plus flexibles et adaptés aux besoins locaux.
Alassane Niambele, quant à lui, a souligné l’importance de la solidarité entre les acteurs africains. « Nous avons des structures de solidarité culturelle et communautaire profondément ancrées dans nos sociétés, et c’est sur cette base que nous devons construire nos politiques de développement », a-t-il déclaré. Il a également appelé à une plus grande implication des entreprises locales dans le financement public par le biais d’initiatives de responsabilité sociale des entreprises (RSE).
Vers un nouveau paradigme de développement
En conclusion, les panélistes ont souligné la nécessité d’un changement de paradigme dans l’aide internationale. Fatou Hann a posé une question provocatrice : « Devrions-nous simplement arrêter l’aide internationale »
Pour elle, il est impératif de repenser les termes de l’engagement et de construire un système basé sur des fondements sociaux, économiques et environnementaux, plutôt que de continuer à dépendre de financements extérieurs.
Alassane Niambele a appelé à la réappropriation des financements, des politiques et des priorités par les acteurs locaux. « Le vrai changement viendra de notre capacité à nous réapproprier nos financements, nos politiques et nos priorités », a-t-il affirmé. Pour lui, il est essentiel de co-créer avec les partenaires internationaux, mais en se basant sur les besoins des populations locales, et non sur les demandes des bailleurs de fonds.
Prochaines étapes
Ce panel a posé les bases d’une réflexion critique sur la décolonisation de l’aide internationale en Afrique de l’Ouest francophone. Les recommandations issues de cette discussion doivent être portées à la connaissance des décideurs politiques, des bailleurs de fonds et des organisations internationales afin de promouvoir des mécanismes d’aide plus équitables et durables.
La décolonisation de l’aide n’est pas seulement une question de justice historique ; c’est une condition préalable à un développement véritablement inclusif et durable. Comme l’a rappelé Alassane Niambele, « c’est à nous d’imposer notre vision du développement et de construire des mécanismes de coopération fondés sur l’égalité, la réciprocité et la souveraineté ».


