Décoloniser l’aide : pourquoi les voix locales doivent façonner l’avenir humanitaire   en Afrique de l’Ouest

Décoloniser l’aide : pourquoi les voix locales doivent façonner l’avenir humanitaire   en Afrique de l’Ouest

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Alors que la poussière de l’harmattan glisse comme un vieux secret sur l’horizon desséché, à Kaya, au Burkina Faso, un convoi de camions humanitaires blancs fend la chaleur. Des bâches battent au vent, couvertes des logos d’agences dont les sièges se trouvent à des milliers de kilomètres. Des enfants courent le long des véhicules, non pas parce qu’ils s’attendent à quelque chose de nouveau, mais parce qu’ils ont appris à attendre la même chose : des sacs de céréales, des cartons d’huile et des médicaments étiquetés dans des langues qu’ils ne comprennent pas.

Non loin de la route, à l’ombre d’un margousier, une coopérative de femmes a empilé ses propres sacs de mil, récoltés la saison précédente. Elles ont élaboré un plan de distribution qui tient compte des besoins de chaque famille, fruit de plusieurs années d’expérience vécue. Le document, soigneusement dactylographié, repose dans un classeur. Mais il  demeure inexploité, car les financements qui permettraient de le concrétiser sont bloqués dans des propositions rédigées dans des capitales lointaines.

L’aide viendra. Elle sera distribuée. Elle repartira. Mais le déséquilibre,  demeure.

Dans tout le Sahel, près de 29 millions de personnes auront besoin d’une assistance vitale en 2025, alors que  le financement humanitaire ne couvre que 8 % des besoins identifiés.  L’écart n’est pas seulement financier ; il est structurel. Lorsque l’Union européenne a suspendu 600 millions d’euros d’aide au Niger suite au coup d’État de 2023, les organisations locales qui avaient mis des années à bâtir des relations de confiance  avec les communautés ont vu leurs programmes s’effondrer du jour au lendemain. Le message était clair : les flux d’aide suivent la convenance politique, non les besoins humains.

Cette distance ne génère pas seulement de l’inefficacité : elle alimente la corruption. En 2024, des enquêtes ont révélé que des fonds humanitaires destinés aux communautés déplacées du nord du Mali avaient été détournés via des sociétés écrans enregistrées à Bamako,  permettant à certains responsables d’empocher des millions pendant que des familles fuyaient la violence les mains vides. Tandis qu’au Tchad, des ONG locales ont documenté comment des cargaisons d’aide alimentaire étaient revendues sur les marchés au lieu d’atteindre les camps de réfugiés, alors même que les agences internationales continuaient pendant des mois à collaborer avec les mêmes distributeurs.

Mais la gangrène dépasse les scandales régionaux. Quand le Royaume-Uni a réduit son budget d’aide de 4 milliards de livres sterling en 2021, au nom de priorités nationales, des projets à travers l’Afrique de l’Ouest ont été abandonnés en plein cycle. Des communautés qui avaient réorganisé leur vie autour des interventions promises se sont retrouvées démunies. La décision a été annoncée à Londres ; les conséquences ont été ressenties dans des villages du Sénégal au Nigeria.

Ces échecs alimentent un cercle vicieux. Les bailleurs de fonds invoquent la corruption et la mauvaise gestion pour justifier leur réticence à financer directement les acteurs locaux. Pourtant, ce même système crée les conditions des abus. Quand 90 % du financement humanitaire va à des agences internationales laissant aux organisations locales quelques miettes en tant que sous-traitantes, la responsabilité devient celle des autres.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2023, les organisations de la société civile africaine ont reçu directement moins de 3 % des financements humanitaires mondiaux, alors qu’elles sont les premières à intervenir lors de chaque crise. Dans le même temps, les agences internationales consacraient en moyenne 25 pourcent de leur budget à leurs frais de fonctionnement, de l’argent qui aurait pu financer des dizaines d’initiatives communautaires.

Nous devons aussi reconnaître nos propres  défaillances. Au Ghana, un audit a révélé que plusieurs ONG avaient gonflé le nombre de bénéficiaires pour obtenir des subventions plus importantes. Ces scandales font les  gros titres parce qu’ils confirment les préjugés existants sur les compétences africaines.

Mais pour chaque faute locale, il existe des scandales internationaux d’une ampleur bien plus  supérieure. Le scandale d’exploitation sexuelle d’Oxfam en Haïti a montré comment les déséquilibres de pouvoir favorisent les abus. La révélation que certains travailleurs humanitaires en République démocratique du Congo avaient échangé de la nourriture contre des relations sexuelles illustre combien l’éloignement de toute redevabilité engendre l’impunité.

Pourtant, partout en Afrique de l’Ouest, des acteurs locaux prouvent que la proximité renforce l’efficacité. Au Niger, des systèmes d’alerte communautaires ont prévu la sécheresse de 2023 six mois avant que les agences internationales ne reconnaissent la crise. Leurs alertes ont d’abord été ignorées, mais lorsque la famine a menacé, leurs plans d’atténuation ont permis de sauver trois villages avant même l’arrivée des programmes des bailleurs de fonds.

Dans le nord du Nigeria, des associations de femmes ont mis en place des dispositifs de microcrédit qui ont sorti davantage de familles de la pauvreté que tout programme international dans  la région. Leur taux de défaut est inférieur à 2 % car elles comprennent les dynamiques sociales dont les évaluateurs externes manquent.

En Côte d’Ivoire, des organisations confessionnelles ont réussi à réinsérer d’anciens enfants soldats grâce à des approches que les agences internationales peinaient à reproduire. Leur succès repose sur une connaissance culturelle qu’aucun manuel de formation ne peut transmettre.

L’avenir exige du courage de toutes les parties. Les bailleurs doivent résister à la tentation de  suspendre les financements au premier signe d’instabilité politique, en reconnaissant  que c’est précisément dans ces périodes de turbulences que les communautés ont le plus besoin de soutien. Ils doivent créer des mécanismes de financement direct qui contournent les chaînes bureaucratiques, en investissant dans les capacités institutionnelles locales plutôt que de les remettre sans cesse en question.

Les acteurs locaux doivent adopter une transparence radicale, publiant budgets et résultats sous des formats accessibles. Nous devons  nous auto-réguler avec plus de rigueur que nos détracteurs,  conscients que chaque denier mal géré affaiblit la cause de la localisation.

Plus important encore, nous devons reformuler le débat. La localisation n’est pas une affaire de charité africaine, c’est une question d’agence africaine. C’est la différence entre une aide qui passe et une aide qui appartient.

Les convois continueront d’arriver tant que nous accepterons leur nécessité. Mais au Niger, au Mali, au Burkina Faso et dans tout le Sahel, les communautés possèdent des savoirs, des réseaux et des solutions qu’aucune intervention extérieure ne peut reproduire. Elles ont besoin de ressources, pas de sauvetage.

La poussière continuera de retomber. Mais si nous pouvons bâtir la confiance là où régnait la méfiance, partager le pouvoir là où dominait la distance, alors peut-être qu’un jour les camions n’auront plus besoin de venir. L’avenir du développement ouest-africain ne  réside pas dans le convoi, mais dans la coopérative sous le margousier.

Cet avenir exige que nous choisissions le courage plutôt que le confort, la proximité plutôt que la procédure, et la confiance plutôt que le contrôle. Pour les 29 millions de personnes en attente d’aide, ce choix ne peut plus attendre.

About the author

Eberechukwu Owuamanam

Eberechukwu Owuamanam est écrivain, innovateur social et défenseur de la paix. e Il explore les synergies entre récit, éducation et le développement mondial. En tant que fondateur du Jed Child Trust, il a mené des initiatives d’autonomisation des jeunes et d’éducation à travers le Nigeria, tout en apportant de nouvelles perspectives sur des scènes internationales, de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (UNCTAD) à la Barbade aux dialogues de l’Union africaine. Sa série en cours, Africa Through My Eyes, réinvente la dignité et la résilience des communautés africaines à travers des récits vécus. Avec une formation en histoire, éducation et relations internationales, complétée par des études en philosophie et en psychologie, il continue d'influencer les débats sur la paix, la gouvernance et l’avenir du développement en Afrique.

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WACSI Communications

<a href="https://www.jedchildtrust.org/owuamanam-joseph.html">Eberechukwu Owuamanam</a> est écrivain, innovateur social et défenseur de la paix. e Il explore les synergies entre récit, éducation et le développement mondial. En tant que fondateur du Jed Child Trust, il a mené des initiatives d’autonomisation des jeunes et d’éducation à travers le Nigeria, tout en apportant de nouvelles perspectives sur des scènes internationales, de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (UNCTAD) à la Barbade aux dialogues de l’Union africaine. Sa série en cours, <em>Africa Through My Eyes</em>, réinvente la dignité et la résilience des communautés africaines à travers des récits vécus. Avec une formation en histoire, éducation et relations internationales, complétée par des études en philosophie et en psychologie, il continue d'influencer les débats sur la paix, la gouvernance et l’avenir du développement en Afrique.

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