Le Rôle Passif de la Société Civile au Boycott Massif des Elections Municipales et Législative au Cameroun

Le Rôle Passif de la Société Civile au Boycott Massif des Elections Municipales et Législative au Cameroun

Les Chiffres d’ELECAM (Elections Cameroon) 

Chacune des 10 régions, y compris celles en crise, a accueilli des votants, nombreux ou pas. D’ailleurs en parlant du nombre, Elections Cameroon (Elecam), l’instance en charge d’organiser les élections au Cameroun, a révélé que la région du Littoral a enregistré 3.178 bureaux de vote, avec 996.699 inscrits. Un taux qui s’est avéré bas au regard du nombre de la population dans la capitale économique du pays qui s’évalue à 3,355 millions d’habitants selon les chiffres de 2015.

Bien que les mineurs soient compris dans ces chiffres, il serait inconscient de ne pas noter l’insignifiance du nombre de votants. Encore que sur le plan national, seulement 7,1 millions de personnes se sont inscrites sur les listes électorales, a annoncé le Directeur général d’ELECAM Erik Essousse, le mercredi 31 Août 2019, au cours d’un point de presse tenu à Yaoundé, au lendemain de la clôture des inscriptions sur les listes électorales.

Un boycott encouragé par le MRC et les populations 

Ce boycott massif des élections pourrait s’expliquer par la situation de crise dans les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest en proie aux sécessionnistes depuis octobre 2016 ; la terreur que sème les terroristes de Boko Haram dans l’Extrême-Nord, et les récurrentes fraudes électorales du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), par ailleurs parti au pouvoir. Pour certains hommes politiques et des médias, le refus de Maurice Kamto, président du Mouvement pour la Reconnaissance du Cameroun (MRC), à participer aux élections municipales et législatives aurait été un coup de pouce pour les populations, quoique l’abstention ait varié d’un point du pays à un autre,  et que le taux de participation des populations aux élections n’a pas été le même partout.

« C’est le cas par exemple dans le sud ou dans certaines parties de l’Ouest du Cameroun qui sont nécessairement ou naturellement le bastion du RDPC. Pour le moins, on peut constater que dans des grandes métropoles telles que Yaoundé et Douala, le taux d’abstention a été d’un record », indique Paul-Joël Kamtchang, secrétaire exécutif d’Adisi-Cameroun[1]. Pour lui, cette retenue des populations est la preuve qu’il règne un malaise profond au Cameroun.

On se souvient d’ailleurs que quelques mois avant la tenue du double scrutin, le président du MRC – désormais premier parti de l’opposition parce qu’arrivé en 2ème position lors de la présidentielle d’octobre 2018 – appelait les populations à boycotter. Une volonté qui a coûté à ce parti, notamment l’impossibilité d’avoir un maire, des conseillers municipaux et des députés.

Selon certains observateurs, la participation de ces élections a été la plus faible enregistrée, avec un taux d’abstention d’environ 70%. Soit un pourcentage bien plus alarmant que celui de l’élection présidentielle qui était de 46,15% en 2018. C’est vrai qu’ici, les populations avaient soif d’un renouveau, d’une ère nouvelle, bref d’un véritable changement. Un changement qui semble lointain, car cette année encore, Paul Biya, Président du Cameroun depuis 1982, c’est-à-dire depuis 38 ans, a été son propre successeur, avec un pourcentage de 71,09 %,largement au-dessus de celui de ses concurrents.

Le rôle passif des organisations de la société civile dans ce boycott

Cette abstention, à en croire les Organisations de la Société Civile (Osc) telles que la Dynamique Citoyenne, est la preuve que les populations ont jugé les élections municipales et législatives sans valeur, donnant ainsi du poids à Maurice Kamto, le candidat malheureux qui s’est autoproclamé président de la république du Cameroun après la présidentielle de 2018.

«Ce taux d’abstention, ce taux de boycott, est la preuve que les Camerounais pensent à autre chose, rêvent d’autre chose de mieux, notamment pour ce qui est du système électoral, Ils rêvent de l’amélioration de leurs conditions de vie et du retour de la sécurité. Nous ne regrettons pas d’avoir appelé au boycott. Nous sommes plutôt satisfaits », a indiqué le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun(MRC) au lendemain des élections.

Pour Maximilienne Ngo Mbe, Directrice exécutive du Réseau des Défenseurs des Droits Humains en Afrique Centrale (Redhac), le taux d’abstention est la preuve que ces élections n’avaient pas lieu d’être tenues, ceci à cause du contexte sociopolitique tendu[2]. Comme elle, Philippe Nanga, Coordinateur de l’ONG Un Monde Avenir, avoue que cette faible participation des populations est le résultat du contexte actuel. D’où l’inopportunité d’aller aux élections alors qu’une crise sévit dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, et que le système électoral soit toujours conflictuel.

Même s’il est clair que les Organisations de la Société Civile n’ont pas directement joué un rôle dans l’abstention des populations à voter, celles-ci ne se sont pas mobilisées comme c’est souvent le cas lors des élections. « Je n’ai pas vu une Organisation de la Société Civile qui se soit activée à demander aux populations de ne pas aller voter. Par contre, beaucoup d’organisations qui ont l’habitude de faire la campagne pour la participation électorale ne l’ont pas fait cette année, ni au dernier trimestre de l’année dernière. Très peu, sinon aucune Organisation de la Société Civile ne s’est déployée sur le terrain, comme cela a souvent été le cas», soumet Philippe Nanga.  Des organisations telles que Un Monde Avenir, le Redhac et Dynamique Citoyenne etc., qui travaillent sur les questions électorales n’ont pas été sur le terrain de la sensibilisation. D’ailleurs, celles-ci se souviennent avoir adressé un courrier au chef de l’Etat, et saisi le parlement du Cameroun pour leur dire qu’il y a des urgences à régler. Notamment celles sur les insuffisances du code électoral et sur les problèmes dans la zone anglophone.

 

La société civile «mécontente » suite au boycott des élections

Alors que ce boycott pourrait se traduire comme un brin de réussite pour les Organisations de la Société Civile, celles-ci expriment leur mécontentement. « Quand les gens ne partent pas à l’élection, on ne peut pas être satisfait. Par contre, nous avons prévenus que les gens n’iraient pas aux élections », révèle le Coordinateur de l’ONG Un Monde Avenir. Philippe Nanga se souvient qu’en fin 2019, son Organisation avait mené une enquête qui a révélé le désengagement et désintérêt des populations à s’inscrire sur les listes électorales.

« Nous étions toujours à un taux de 50%. Pour nous, c’était faible alors qu’il y avait un grand engouement », s’exprime-t-il. « Pour nous, le résultat que nous avons aujourd’hui en termes de participation est un résultat qui rejoint nos prévisions. Pour nous, la satisfaction aurait été qu’on reporte les élections. L’abstention ne nous satisfait pas, c’est qu’on va avoir des gens légalement élus, mais légitimement non élus», a ajouté Philippe Nanga[3].

Le nombre d’inscrits relativement bas (30%) selon l’Union Africaine, a été une façon pour les populations de manifester contre ces élections. Que représenteront donc ces élus pour cette poignée du peuple qui est sortie voter ce dimanche-là ? Seraient-ils les autorités « légitimes » de ceux qui ont boycotté les élections ? Les verront-ils comme leurs représentants ? Autant de questions que seuls les concernés pourront répondre, même s’il est vrai qu’en dehors d’eux, figurent les électeurs qui ont opté pour des bulletins nuls. Soit une autre façon de manifester son désintérêt à ce qui se fait, d’autant plus que beaucoup estiment que ces votes ne changeront pas la situation trouble dans laquelle vit les habitants des régions dites anglophones. Ici, seule la mobilisation totale, le refus de tous à aller voter pourrait amener les autorités à agir. Néanmoins, cette décision de boycott démontre le réveil des camerounais, leur volonté de voir un Cameroun nouveau sans marginalisation aucune.

[1] N.B : ces propos ont été tenus lors de nos échanges liés à la rédaction de cet article

[2] Propos recueillis lors du point de presse du Redhac tenu le mardi 18 Février 2020 à Douala-Cameroun

[3] Propos recueillis lors d’une interview que nous a accordé le Coordinateur de l’ONG Un Monde Avenir pour la rédaction de cet article. Site web :www.unmondeavenir.org

 

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Michèle EBONGUE is a Journalist from Cameroun, who passionate about writing and everything related to consumption (food industry, telecoms, health, etc.). This explains the rationale for his blog in 2015. Since January 2020, he has been working as a Freelance journalist after spending 5 years as a reporter for a local newspaper. He developed an interested in issues relating to Civil Society in his country, Cameroun.

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Michèle Ebonguei

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